Lettre de Tatiana à Onéguine------- --------------------------------------traduction par Roger Legras

Je vous écris... c'est tout vous dire :
Qu'ajouterai-je? Désormais,
De moi votre mépris peut rire
Pour mon châtiment, je le sais...
Mais si la pitié vous inspire
De plaindre quelque peu mon sort,
Ne m'abandonnez pas, alors...


Je voudrais garder le silence :
Jamais, soyez-en convaincu,
De ma honte, vous n'auriez su
Rien - si j'avais eu l'espérance
De vous voir chez nous, quelque jour,
D'entendre encore vos discours,
(Fût-ce une fois chaque semaine) ,
De vous dire deux mots - et puis
D'y penser, penser, jour et nuit,
Jusqu'à la rencontre prochaine...


Vous êtes sauvage, dit-on ;
Dans ce coin désert, tout vous pèse ;
Et nous... quoique en rien ne brillions,
Vous recevoir nous rend bien aises...

Pourquoi chez nous être venu ?
Si nous n'eussions fait connaissance
Au fond de ce hameau perdu,
J'eusse ignoré l'âpre souffrance...
L'émoi d'un coeur dans l'ignorance
Le temps (qui sait), l'aurait vaincu :
Prenant l'ami qui sût me plaire,
J'eusse été l'épouse exemplaire,
La mère pleine de vertus.

Un autre !… Non, car à personne
Mon coeur n'eût accordé sa foi.
Le Conseil Suprême l'ordonne …
Le Ciel le veut : je suis à toi.
Toute ma vie était le gage
De notre assuré rendez-vous.
Je le sais : Dieu vers moi t'engage
Pour me défendre jusqu'au bout …
Tu m'apparaissais dans mes rêves.
J'ai pu, sans te voir, te chérir ;
Pour tes yeux merveilleux, languir...
En moi, toujours, ta voix s'élève...


Ce n'est plus un songe, aujourd'hui !
Quand tu vins, je le sus, dans l'âme :
Je fus de pierre - et puis de flamme,
Tout en moi prononça : c'est Lui !
N'était-ce pas toi qui, naguère,
Parlais, dans le calme, avec moi,
Quand je soulageais les misères,
Quand j'apaisais par la prière
Les maux d'une âme en désarroi ?
Et dans la minute présente,
N'est-ce pas toi l'ombre charmante
Qu'en la nuit claire j'ai cru voir ?
Qui, vers mon lit, sans bruit, se baisse ?
Toi, plein d'amour et de tendresse,
Qui murmure des mots d'espoir ?

Qui es-tu ? L'ange qui me guide ?
Ou bien le tentateur perfide ?
Résous les doutes de mon coeur :
Tout cela, peut-être, est chimère,
D'une âme novice, l'erreur,
- Et Dieu juge d'autre manière…
Quoiqu'il en soit - heur ou malheur,
A toi mon destin se confie :
Devant toi, je verse des pleurs,
Protège-moi, je t'en supplie…
Pense donc : je suis seule ici,
Sans que me comprenne personne :
La saine raison m'abandonne
Et je dois périr sans un cri !
Je t'attends : d'un regard, renflamme
L'espérance de mon amour
Ou détruis ce rêve trop lourd
Et qui mérite, hélas, le blâme...

Je fini... De honte et de peur
Je meurs... Relire m'épouvante...
Mais j'ai pour garant votre honneur :
Je recours à lui, confiante...

 

A.S. Pouchkine